Les nouveaux mediasphères, l’écriture et le livre au XXIe siècle

Une reponse a la question posée par Jerome Bindé:
"A quoi ressemblera la bibliothèque du futur?"

A Paris et à Londres, le paradoxe; le moment même ou la societè d’information preconise la dissolution des bibliothèques en une multitude des noeuds dans le mediasphère, on construit les plus grands edifices du XXeme siècle.

En Suisse, come le note M.Melot, la construction d’une bibliothèque nationale “materielle” en Berne entrerait en contradiction avec les grandes bibliothèques des capitales cantonales, ce serait prendre position politique sur la question des cantons. On a decidé alors de constituer une bibliothèque “immaterielle” sous la forme d’un catologue numerisé qui comprend tous les catalogues des bibliothèques existantes.

A Nancy, dans une zone d’activité industrielle, la bibliothèque de l’Institut National de l’Information Scientifique et Technique, collectionne 15000 documents sous forme de photocopies ou des microfiches et les distribue à distance: Bibliothèque sans lecteurs, dans un bâtiment industriel.

A Talin, en Esthonie, on voit, au centre ville l’edification d’une Bibliothèque Nationale, qui veut être la pierre angulaire de l’edification d’une certaine identité nationale. Les habitants de Talin, qui offrent du travail personnel pour equiper leur bibliothèque avec du fibre optique et le lecteur virtuel de Nancy, sont des morceaux du même puzzle qui laisse apparaître sur un fond, encore flou, de livre unique numerisé, une multitude de propositions, opinions, demarches.

Tout ceci est attendu, il n’y a aucune surprise: En route vers la societé d’information, il est évident que l’objet bibliothèque fuit, se dissout en une multitude des noeuds d’un reseau global. L’application des technologies d’information permet la delocalisation du lecteur et des différentes parties de la bibliothèque conventionnelle, tous reconnecteès en reseau. Pourtant, la presence physique des livres ne disparait pas. Dans une epoque de transition, on n’arrêtte de dresser le catalogue des contradictions qui traversent toute conception de bibliothèque: · Livre / document numerique
· Texte / Hypertexte
· Auteur / co-producteur a travers l’Internet
· Collection finie /catalogue numerique des documents
· Papier / ecran
· Materiel / Immateriel
· Livre, fini localise / oeuvre ouverte numerique que chacun peut modifier
Il n’y a pas plus d’idée totale pour fonder le projet. Peut-on faire de l’architecture en s’appuyant sur des contradictions? Pourrait-on les inclure, leur offrir la possibilité d’exister, peut-on garder ouvert le dialogue? On ne parle pas d’une architecture de compromis, ni de flexibilit (de l’esprit et du batiment), mais d’une architecture de tension, théâtre des enjeux, architecture funambule. L’architecte, et son complice, le bibliothéquaire (pour reprendre une expression de M.Melot), doivent repenser les choses:

Reposons la question:
· A quoi ressemblera la bibliothèque du futur?

Essayons de donner une reponse, proposer une image, une construction: Car penser pourrait être construire, edifier une image ouverte, qui se deplie à d’autres images, propositions, demarches, et finallement, questions. Dans notre participation au premier concours international d’ACADIA (Association for Computer Aided Design in Architecture) “Libraries in the Information Age”, qui avait comme thème principal la difinition de la condition hybride de la bibliothèque c’est à dire la cohexistence des espaces physiques et des espaces virtuels, on avait fait une double proposition:

-Un diagramme, une manière de penser la bibliothèque
-Son actualisation dans le cas de la bibliothèque de la Faculté d’Architecture de l’Université National Technique d’Athènes

La virtualite du diagramme et son actualisation dans un topos, ne font qu’un, on ne peut penser l’un sans l’autre, on ne peut pas soutenir qu’on pose l’un et on en deduit l’autre. Le diagramme: Coexistence, juxtaposition, confrontation ou symbiose de deux configurations d’espaces:

-Le serpent, espace ouvert de sociabilité, fluide, à gèometrie variable et

-les cellules, espaces introvertis, clos, bien definis, forment le bipole generique des actualisations des bibliothèques Sur ce bipole se construit une machine abstraite, se manifestant à travers ses differentes actualisations dans des lieux et situations diverses.

On pense non seulement la bibliothèque, mais surtout son evolution. C’est prendre en consideration le temps en tant que paramètre de la conception. Le diagramme, est virtuel, dans le sens qu’il existe en puissance et non en acte. Il est une “entite deterritorialisée, capable d’engendrer plusieurs manifestations concrètes en différents moments et lieux determinés, sans pour autant être attaché lui-même à un endroit ou temps particulier”(P.Levy) Le serpent, est choisi comme symbole figuratif pour ses caracteristiques de mouvement, de changement continue, representant une forme en transformation continue. En termes d’espace il se refere à un espace flexible, lieu public d’echange d’idées, lieu d’information spontanée par des moyens physiques ou virtuels. Le cellules, sont des espaces clos, definis, qui permettent à l’individu ou a un groupe de s’isoler pour lire, pour travailler, pour créer. Elles sont des unités autonomes qui peuvent être liées à d’autres unités, transformables selon les besoins des ceux qui les habitent Les frontieres entre les deux ne sont jamais fixes. Encore entre les deux poles toute possibilite de configuration d’espace est possible. Les deux configurations d’espaces permettent a la fois l’utilisation des supports physiques et informatiques. L’ actualisation du diagramme :

· L’espace fluide, ouvert, de communication globale et spontanée est associé, voire identifié, à l’espace public de l’Ecole d’Architecture

· Les cellules logent les activités de la bibliothèque existente, dispersées dans le campus, mais aussi toute activité d’acquisition et surtout de production des connaissances.

· Les cellules doivent être étroitement liés à l’espace public de l’Université, espace de debat ou son identité se construit en permanance.

L’actualisation se pose toujours en tant que solution d’un problème, elle est invention d’une forme à partir d’une configuration dynamique qu’est le diagramme. (Levy) Revenons de l’actualisation vers la virtualisation: faire de la relation des composantes de la bibliothèque plutot un probleme toujours repose qu’une solution stable. Il s’agit de proposer une forme qui prend en charge cette instabilité et peut repondre à des changements multiples, continus et même imprevus. Considerer la bibliothèque non pas comme statique mais disposant d’une certaine flexibilité conditionée. Trouver la synthèse (precaire) des éléments fixes et des éléments en evolution, trouver le cadre qui permet à la relation entre collections anciennes et developpement continu du numerique, d’evoluer. Mais il faut souligner que la bibliotheque actualisée est toujours bibliothèque de qqch: Bibliothèque Nationale, bibliotheèue d’une ville, d’une université, d’un centre de recherche. Son sort est lié à la legitimation du sujet qui l’abrite. Mais aussi, dans une societé d’information, son existence, voire son mode de fonctionnement, legitime et construit ce même sujet.

Lier le diagramme, parole aveugle, et son actualisation, image muette, c’est toujours saisir l’historicite d’un pouvoir (Deleuze, Foucault). Sortir de la futurologie, considerer la societé d’information comme un stade de l’hominisation, accepter que les bibliothèques changent, mais proposer qu’elles deviennent le lieu par excellence du debat sur ce changement. Renforcer le caractère publique et multilocal (non pas global) de ce debat. Le livre unique numerisé et en ligne, se lit quelque part. Virtuel, il est actualiser sur un topos. Encore plus, ses innombrables fragments sont produits quelque part. Les bibliothèques sont aussi emmetteurs de la production des leurs cellules: sans noeuds, point de reseau. L’architecture crée les conditions pour que des evenements prennent place. L’evenement en question est le debat sur l’evolution et sur la nouvelle place des bibliothèques.

· On parle alors des bâtiments hybrides qui tout en gardant leurs collections traditionnelles et même en developpant des nouvelles, se diversifient en integrant les nouveaux types de documents analogiques et numeriques.

· On parle aussi des bâtiments qui tout en soulignant leur caractere local, sont aussi le noeud d’un reseau universel.

· Enfin, faudrait-il que les bibliothèques assument l’oscillation entre l’identité de leur fonction et leur diversification par l’articulation des diverses fonctions culturelles qui nie la notion de “type” de batiment.

Ceci suppose, non pas une architecture informe, mais une architecture à geometrie variable, toujours en tension entre le topos et le global numerique. C’est à dire une architecture en mouvement conditionné qui traite aussi de la symbiose des éléments stables / statiques, definissant le cadre ou l’espace public se deploie et des éléments qui supportent l’evolution / changement des techniques, des attitudes, des demarches. Il s’agit d’un espace qui tout en disposant une identité (locale et toujours retravaillée) est pret à changer en suivant des voies imprevues. La seule condition d’existence qu’il connait est celle de crise.

Petite hypothese en marge (pour conclure): Supposons que le livre “unique” numerisé remplace les bibliothèques. L’Institution gardera l’ancien bâtiment vide (et renové),
-craignant son éclatement vers une infinité des non-lieux,
-hesitant encore d’être partout et nulle-part.


Dimitri Papalexopoulos juillet 1999